Accès
Accès en voiture
Emprunter l'autoroute A9 jusqu'à la sortie St-Triphon, puis suivre la direction du Pas de Morgins. À Troistorrents, au premier giratoire, viser Champéry. Une fois la localité traversée, poursuivre jusqu'au Grand Paradis. Juste après avoir franchi le pont au-dessus de la Saufla, bifurquer à gauche vers Barme. Suivre la route asphaltée, étroite et sinueuse, où les croisements peuvent s'avérer délicats, sur environ 10 kilomètres jusqu'au plateau de Barme.
Des places de stationnement gratuites bordent la route à l'entrée du hameau, mais leur nombre est limité: en été, tout particulièrement les week-ends ensoleillés, le parking se remplit aussi vite qu'un chamois se volatilise dans le pierrier à l'approche d'un randonneur.
Accès en transports publics
Champéry est desservi régulièrement par des trains au départ de la gare d'Aigle. En été, une navette assure ensuite la liaison entre le village et le plateau de Barme.
Consulter l'horaire en ligne des CFF pour trouver la meilleure correspondance jusqu'à Champéry. Ce portail ne contient malheureusement pas les trajets de la navette. Ces informations ainsi que les tarifs figurent à l'adresse suivante: https://www.regiondentsdumidi.ch/fr/551707-navette-de-barme-24915.
Géographie et querelles de clochers autour des Dents Blanches
Les Dents Blanches forment un chaînon montagneux qui barre le fond du val d'Illiez, à la frontière entre la Suisse et la France, dans le massif de Sixt. Ce dernier s'inscrit lui-même dans le massif du Giffre, au sein des Alpes du Chablais. Côté Suisse, la chaîne domine le sauvage vallon de Barme; côté français, elle clôt le haut vallon de la Vogealle, aux sources du Giffre (le cours d'eau, pas le massif!).
Jusqu'ici, tout le monde semble s'accorder, à condition de ne pas confondre ce chaînon avec la Dent Blanche (au singulier). Cette pyramide de gneiss presque parfaite culmine à 4358 mètres au-dessus d'Évolène, dans le val d'Hérens, et figure parmi les seize plus hauts sommets des Alpes.
Le chaînon des Dents Blanches doit son nom à la clarté de sa roche, nettement plus pâle que les teintes sombres du Chablais environnant. Et c'est bien cette couleur qui sème la zizanie à son extrémité orientale… Selon la plupart des sources, la chaîne s'étire sur environ deux kilomètres, de la Pointe de la Golette à l'ouest jusqu'à ses deux sommets les plus élevés à l'est, la Corne à Tournier et la Dent de Barme. Le Club Alpin Suisse (CAS) n'est pourtant pas de cet avis. Dans l'un de ses guides, il exclut les deux géants orientaux des Dents Blanches proprement dites, tout comme la Dent des Sex Vernays (Dent des Chis Vernas sur les dernières versions des CNS), jugeant leur roche trop foncée pour mériter ce nom. Amputé de ses cimes les plus hautes, le massif ne mesure alors plus que 1,5 km, et c'est la Dent du Signal qui hérite naturellement du titre de point culminant.
Comme si le débat sur la teinte ne suffisait pas, les cartes s'en mêlent aussi et refusent de s'entendre. Les géographes des deux côtés se sont-ils simplement mal compris, ou se sont-ils pris la tête plus d'une fois à propos de ce chaînon? Va savoir. En tout cas, le sommet nommé Dent du Signal sur les cartes nationales suisses (CNS), apparaît sans nom propre sur les cartes IGN françaises, indiqué avec une altitude de 2730 mètres (contre 2727 mètres du côté suisse).
Mais assez de théorie pour l'instant: place à l'action! Malgré tous ces micmacs, le but de ma randonnée était tout simple: gravir la Dent du Signal, le point culminant des Dents Blanches occidentales, via la Première Dent. Direction donc le plateau de Barme, mon point de départ du jour, même si d'autres accès y mènent.
De Barme à Luibronne: échauffement au pied des Dents Blanches
Il n'était que 6h20 quand je suis arrivé sur le plateau de Barme. À cette heure matinale, j'avais l'embarras du choix pour me garer, et pour cause: tout était encore très calme et baigné dans l'ombre. Le seul bruit venait du cours d'eau qui ruisselait juste à côté de la route.
Au sud-est, la Dent de Bonavau et la Tête à Vincent, avec leurs striures colorées dans la roche, semblaient vouloir se dissimuler dans la pénombre matinale. Au sud, la Dent de Barme dominait majestueusement le plateau, tandis que les "autres" Dents Blanches s'étiraient vers l'ouest.
Depuis cette position, j'ai enfin compris l'argument du CAS: la roche de la Dent de Barme tirait effectivement sur le brunâtre, bien loin de la pâleur de ses voisines. Émerveillé face à ces géants de pierre, j'ai repensé à l'origine de Barme (ou Barmaz en patois). Le terme dérive du gaulois "balma", qui signifie "grotte, abri sous roche", repris ensuite en bas latin sous la forme "balma, balmensis" avec le même sens. Le temps a transformé ce mot en "barma", le "l" se changeant en "r" devant une consonne labiale, ce qui explique la graphie "Barme" ou "Barmaz" que l'on retrouve aujourd'hui. Je suppose que le nom fait référence aux imposantes parois rocheuses qui dominent le plateau, ou peut-être à l'une de ces cavités qui se cachent quelque part, même si aucune n'était visible depuis mon emplacement.
Sans le faire exprès, j'étais arrivé sur le plateau pile au moment où le soleil commençait à illuminer la Première Dent et la Dent du Signal. Même si j'avais déjà mon sac sur les épaules, je suis resté un moment à observer ce magnifique paysage. En une dizaine de minutes, les cimes se sont embrasées une à une, faisant ressortir encore plus la couleur claire de la roche.
Tout cela était superbe, mais je n'allais jamais atteindre le sommet si je ne me mettais pas en marche. J'ai donc levé le camp pour rejoindre rapidement la Cantine de Barmaz. Là, dans ce silence encore intact, le seul son qui s'imposait vraiment était celui de l'eau fraîche qui chantait dans la fontaine. Et mes pas avaient beau être légers, ils résonnaient à mes oreilles comme des coups de marteau, et je m'imaginais déjà les marmottes somnolentes grommeler dans leur terrier contre ce randonneur matinal.
À hauteur de l'auberge, un panneau jaune indiquait le Col de Bossetan. Eh oui, jusqu'à la frontière en tout cas, j'allais suivre des sentiers balisés et, a priori, je ne risquais pas de me perdre d'ici-là.
Le chemin pédestre suivait la route d'alpage en longeant le Torrent de Barme. Techniquement, c'était sans aucune difficulté (cotation T1): ce faux plat roulant n'avait rien de palpitant et, franchement, frôlait la monotonie. Heureusement que le panorama sur les Dents Blanches et leurs falaises, aussi imposantes que vertigineuses, évoluait à chaque pas. La pente très douce m'a permis d'échauffer gentiment mes cuisses. Autant dire que mes yeux travaillaient bien plus que mes mollets sur ce tronçon. Un peu plus haut, la vue s'est ouverte sur ma droite, où l'arête de Berroi est apparue petit à petit, elle aussi jolie mais nettement moins impressionnante.
Le soleil a rapidement inondé toute la combe, et j'en ai profité pour prendre quelques clichés sous cette belle lumière. Hélas, la fraîcheur matinale s'est envolée en un claquement de doigts, et je la regrettais déjà. Les vaches, qui broutaient paisiblement dans les pâturages, ne semblaient nullement perturbées par la chaleur croissante ou par mon passage. Seules deux ou trois de ces laitières m'ont jeté un vague regard, tandis que les autres m'ont royalement ignoré.
Le Pas de la Bide, une fissure pas comme les autres
En profitant à fond des paysages et du calme qui régnait dans ce vallon sauvage, j'ai avalé un peu plus de deux kilomètres de route d'alpage avant d'arriver au poteau indicateur de Luibronne (P. 1678). Je savais que le Pas de la Bide se cachait quelque part dans la paroi plein sud, mais impossible de deviner où serpentait la sente. Ce qui était en revanche clair, c'est que l'échauffement touchait à sa fin et que les choses plus sérieuses allaient enfin commencer…
J'ai suivi l'indication "Col de Bossetan par le Pas de la Bide". Le sentier montait d'abord tout droit, face à la pente, dans l'herbe. Bien qu'à peine perceptible de loin, la trace restait bien marquée au sol, et le balisage rouge et blanc peint sur les pierres ne laissait aucun doute quant à la direction à suivre.
Le tracé a tourné à droite et vite atteint le premier passage équipé d'une chaîne, qui a débouché sur une vire. D'autres mains courantes sécurisaient les tronçons les plus exposés, mais l'ascension peut néanmoins être rédhibitoire pour les personnes sujettes au vertige.
Après un virage en épingle, le chemin a atteint le pied des barres rocheuses. Sans m'en rendre compte, j'avais rapidement avalé du dénivelé, et la vue sur les alpages des Lisettes s'était ouverte, mais il ne fallait pas se laisser distraire par le décor: la vire restait toujours aérienne et plusieurs passages escarpés demandaient un minimum de concentration.
Je me suis ainsi retrouvé face à un bloc presque posé contre la paroi rocheuse. Entre les deux, s'ouvrait une étroite fente. L'idée de passer là-dedans ne m'a même pas effleuré l'esprit: le passage me paraissait si serré que j'aurais eu de la peine à m'y faufiler, même sac à la main. Sans hésiter, j'ai suivi la vire qui contournait la pointe par la gauche, particulièrement aérienne, mais équipée de chaînes pour ceux ou celles qui en auraient eu besoin.
J'ai poursuivi en me demandant si c'était bien là le fameux passage du Pas de la Bide, mais l'obstacle contourné ressemblait davantage à un menhir détaché de la falaise qu'à une véritable fissure. Arrivé au pied d'un tout petit mur rocheux, j'ai vite oublié la question: il fallait avant tout trouver des prises dans le rocher pour franchir le passage, ou, à défaut, se hisser comme un bourrin en tirant sur la chaîne. En haut de ce ressaut, je me suis retrouvé face à une vraie entaille dans la roche. Cette fois-ci je n'avais plus de doute, c'était bien le Pas de la Bide, même si, sur le terrain, aucun panneau ne le confirmait.
Le passage était étroit, mais tout de même suffisamment large pour m'y engager sans enlever mon sac à dos (mieux vaut cependant n'avoir rien qui dépasse, sous peine de rester coincé). Les parois, à peu près parallèles, penchaient toutes les deux vers la gauche. J'avais l'impression que la gravité cherchait sans cesse à me faire basculer de côté, et dès que je m'appuyais de la main gauche, ma tête et mon épaule droite frottaient contre le rocher. Sur le moment, j'ai envié le dahu et ses pattes plus courtes d'un côté: il aurait sans doute enfilé ce passage de plusieurs mètres sans sourciller, alors que je devais lutter sur chaque centimètre contre cette inclinaison à grand renfort d'avant-bras plaqué contre la roche.
Tout en me faufilant, j'ai songé à l'origine du nom du passage, qui dériverait du patois local "bida", signifiant "étroit passage dans les rochers, fente, lézarde, entrebâillement". Si le terme n'évoquait pas grand-chose au premier abord, il décrivait à merveille ce conduit dans la roche. Un passage atypique et ludique, sans vrai danger mais un brin inconfortable, exigeant de légères souplesses de contorsionniste et, surtout, de ne souffrir ni de claustrophobie ni d'un embonpoint trop prononcé.
Montée sauvage vers le Col de Bossetan
De l'autre côté de la fissure, pas question de souffler tout de suite. La traversée suivante s'est révélée tout aussi aérienne que spectaculaire, mais équipée de chaînes. Cette ambiance vertigineuse a été de courte durée: le sentier s'est rapidement élargi pour devenir plus paisible.
Quelques minutes plus tard, j'ai atteint un collet en bas de la Combe de Filipindin. Le vallon était totalement sauvage, sans la moindre emprise humaine en dehors de la trace balisée en rouge et blanc. Dans les pentes herbeuses, quelques chamois broutaient. Si les plus craintifs ont déguerpi à mon arrivée, d'autres, plus stoïques, ont continué leur repas. Je suis resté un moment à les observer: voir évoluer ces acrobates des cimes dans leur royaume reste un plaisir dont je ne me lasse jamais.
La combe était encerclée par des cimes rocheuses qui se resserraient à mesure que j'avançais. J'avais retrouvé, provisoirement, de l'ombre et une fraîcheur très agréable, accentuée par une légère brise venant du sud. Les murailles qui fermaient ce cirque étaient impressionnantes, et, avec l'ombre, presque intimidantes, un effet renforcé par le silence ambiant, juste rompu par les cris de quelques chocards.
Après un semblant de trêve, la pente s'est de nouveau redressée et le sol herbeux a laissé peu à peu la place à un terrain rocailleux. Par un court ressaut facile et ludique, nécessitant l'appui des mains pour l'équilibre, j'ai gagné une croupe herbeuse. Les Dents Blanches, désormais plus proches, se dressaient juste en face, et leur versant septentrional me paraissait encore plus abrupt et austère.
J'ai remonté cette épaule, truffée de bosses herbeuses et de blocs rocheux, en direction du sud-ouest. Au terme de ce dédale, la Cabane de Bossetan est apparue. À l'intérieur, le jour filtrait par l'encadrement dépouillé de sa porte. L'endroit était très rustique mais fonctionnel: une table, un banc, et une mezzanine équipée de deux fins matelas en mousse et de quelques couvertures de laine. Hélas, quelques gros porcs de passage avaient laissé leurs déchets sur place. Déplorable. Bon, au moins ça ne sentait pas mauvais. Un grand panneau en bois, posé contre le mur, permettait de boucher en grande partie l'ouverture pour les aventuriers qui voudraient y passer la nuit.
La visite des lieux fut vite bouclée, et une dernière courte traversée m'a mené au Col de Bossetan, orthographié Bostan sur les cartes IGN et les panneaux français, pile sur la frontière entre la Suisse et la France.
Le col formait un véritable carrefour d'itinéraires. Le mien, évidemment, arrivait du Pas de la Bide, la voie la plus directe depuis le plateau de Barme. Un deuxième sentier rejoignait les lieux après une grande boucle par le Col de Coux, le Pas de la Latte et la Tête de Bossetan, tandis qu'un troisième remontait depuis les Allamands, petit hameau sur la commune de Samoëns, où deux traileurs avalaient les mètres de dénivelé à bonne allure. Restait le quatrième itinéraire, filant vers le lac de la Vogealle par le Pas au Taureau, et c'est bien celui-ci qui m'intéressait pour la suite.
Avant de poursuivre, un dernier mot sur ce tronçon parcouru depuis Luibronne: entre ses passages exposés, sécurisés par des chaînes, et ses endroits où l'appui des mains devenait nécessaire pour garder l'équilibre, il y avait de quoi ravir les amateurs de randonnée en montagne. Autant de difficultés qui justifient pleinement la cotation T3 attribuée à ce tronçon.
À l'assaut de la Première Dent
Depuis le Col de Bossetan, les cartes topographiques suisses n'indiquent que le chemin qui monte au Pas au Taureau. Sur les cartes IGN, en revanche, figure un second sentier qui se détache vers 2350 mètres d'altitude pour remonter la combe entre la Pointe de la Golette et la Première Dent. Je m'attendais donc à trouver des traces sur le terrain, mais pas forcément à tomber sur un panneau officiel annonçant "Les Dents Blanches" en 1h40. Un deuxième panneau, rouge, avec un signe d'attention, prévenait qu'il s'agissait d'un itinéraire de haute montagne. J'ai ressenti un mélange de soulagement et de déception: l'orientation n'allait a priori pas poser de problème, mais ce balisage risquait d'attirer du monde. Qu'importe, il en fallait plus pour me faire faire demi-tour, d'autant que seuls les deux traileurs vadrouillaient dans les parages et, avec un peu de chance, ils ne suivraient pas.
J'ai poursuivi l'ascension en suivant les indications pour le Pas au Taureau. Le sentier, qui longeait la crête frontière, n'était pas toujours évident à trouver. En fait, le problème c'est qu'il y avait souvent plusieurs sentes, et il fallait deviner laquelle était la bonne. Je m'attendais au balisage jaune et rouge annoncé par les panneaux français, mais les personnes responsables de l'entretien ont visiblement décidé de faire des économies et de ne peindre que des points rouges. Quoique discrets, ils se repéraient assez facilement sur les rochers et m'ont gardé dans le bon cheminement. Je me suis tout de même fait la réflexion qu'un randonneur daltonien aurait eu fort à faire pour débusquer ces points rouges, qu'à ses yeux seraient noyés dans les teintes ocre et vertes du terrain. Une pensée saugrenue, certes, mais sur ces pentes, l'esprit a tout le loisir de vagabonder.
J'ai rapidement atteint la bifurcation vers 2350 mètres d'altitude. Mon itinéraire tournait à gauche, et il était clairement indiqué par une flèche rouge et l'inscription "Dents Blanches". Après quelques marques délavées au départ, le balisage s'est évaporé. Cela dit, la sente se voyait assez bien sur la caillasse, et quelques cairns plus ou moins grands contribuaient à l'orientation générale.
Un peu plus haut, j'ai débouché sur un replat au pied des falaises de l'antécime nord de la Pointe de la Golette. Bien qu'elle soit sans nom ni cote sur les cartes topographiques, elle est nommée Pointe des Chamois dans le guide du CAS, et sa face ouest recèle plusieurs voies d'escalade aux noms pour le moins bizarres tels que "Circonstances exténuantes" et "Un dimanche à la montagne". Décidément, les ouvreurs de ces voies avaient plus d'inspiration pour baptiser leurs lignes que les cartographes pour s'accorder sur le nom des sommets.
Le sentier est devenu plus marqué et, par une série de courts lacets, j'ai atteint la partie inférieure d'une nouvelle combe. Si je faisais abstraction des quelques névés résiduels, il n'y avait que de la caillasse à perte de vue. Une chute de pierre m'a mis en alerte; j'ai d'abord guigné dans la combe, pour finalement comprendre que le bruit venait d'en bas. En m'approchant du bord de la falaise et en jetant un œil en contrebas, j'ai aperçu un chamois se faufilant avec une aisance inouïe dans le dédale de rochers. Après cette courte rencontre, j'ai repris la montée vers le sud, sud-sud-est, tout en scrutant les pentes: autant repérer d'éventuels animaux sauvages pour éviter de me choper un caillou sur la gueule.
Malgré quelques passages pas très stables, j'ai gagné le pied des falaises sans accroc particulier. Selon les cartes IGN, la sente aurait dû s'arrêter plus ou moins par-là, mais le terrain n'avait apparemment pas reçu le mémo, car une bifurcation m'attendait. Une trace partait en traversée en direction sud-ouest, et je me suis demandé si elle permettait de rejoindre directement le Pas au Taureau. L'autre grimpait sec vers l'est-nord-est: c'est celle-ci que j'ai prise.
La pente s'est encore redressée et la caillasse est devenue franchement pénible: un pas en avant, deux en arrière, comme si la montagne avait décidé de me faire broyer du noir. Sans trop hésiter, j'ai délaissé la sente pour le rocher, tout aussi raide (ce qui ne ressort pas forcément sur les photos), mais globalement bien plus solide et compact. Le crissement sous mes semelles a changé de registre: fini le bruit sourd des pierres qui s'entrechoquent, place à un son plus aigu, celui des petits cailloux qui voulaient griffer la dalle. J'ai quand même dû vérifier chaque prise à cause de quelques blocs branlants et négocier quelques pas d'escalade facile en I. En échange, la progression était plus ludique et, surtout, nettement moins laborieuse. Restait à veiller à ne pas envoyer les gravillons qui recouvraient le rocher sur d'éventuels randonneurs qui m'auraient suivi. Pour ce qui me concernait, j'avais la montagne à moi tout seul: j'aurais pu faire dégringoler la moitié de la combe sans autre victime que des cailloux déjà bien décidés à descendre.
Finalement, la caillasse est restée sage et j'ai rejoint un collet sur l'arête faîtière, sans trop de casse ni trop de dégâts sur le flanc de la montagne. Je me suis retrouvé entre trois cimes: deux à gauche, une à droite. Les CNS nomment Première Dent la plus haute des trois, la deuxième sur ma gauche. Les cartes IGN, plus inclusives, les ont baptisées Dents Blanches Occidentales. Le pluriel colle mieux à la configuration du terrain, mais le nom reste ambigu: il laisse croire qu'il s'agit des cimes les plus à l'ouest du chaînon, un honneur qui revient pourtant à la Pointe de la Golette. Quant à Première Dent, outre qu'il n'est pas inclusif, il n'est guère plus exact, puisque la cime visée est en réalité la deuxième. Bref, encore un beau bazar toponymique. Quoi qu'il en soit, le but de la journée s'offrait déjà clairement à ma vue: la Dent du Signal se dressait fièrement à quelques centaines de mètres vers l'est-nord-est.
J'ai poursuivi à gauche et très vite j'ai atteint la première cime. Par une courte descente suivie d'une traversée aérienne et légèrement vertigineuse, j'ai posé le pied au sommet de la Première Dent. Il n'y avait pas de croix. Certains topos mentionnaient un cairn: je n'en ai vu aucun, juste un petit muret. De petits malins auraient-ils démonté l'amas artificiel de pierres pour se bâtir cette protection contre le vent? Plus rien ne m'étonne…
Niveau difficulté, depuis la bifurcation vers 2350 mètres d'altitude, le sentier n'était pas forcément visible et nécessitait un certain sens de l'orientation, malgré les quelques cairns qui m'ont aidé à m'y retrouver plus facilement; le terrain, raide et accidenté, comportait, selon l'option choisie, quelques passages d'escalade faciles en I. Enfin, la dernière traversée était légèrement exposée. Toutes ces difficultés justifient la cotation T4 pour l'ascension de la Première Dent.
Traversée exposée vers la Dent du Signal
L'ascension de la Première Dent avait beau être une jolie randonnée alpine, elle m'avait laissé un léger goût de trop peu: j'avais espéré mettre davantage les mains dans la roche. Alors, avec la Dent du Signal qui se dressait si proche, l'impatience a pris le dessus et j'ai enchaîné illico vers l'est. Sur le moment, j'ai été si pressé que je n'ai ni savouré la vue ni sorti l'appareil: le paysage pouvait bien poser, le boîtier est resté au fond du sac. Je l'ai regretté à la maison, en triant les photos, mais va savoir pourquoi j'ai agi ainsi sur le moment: parfois je ne me comprends pas moi-même.
Après seulement quelques pas, l'arête est devenue effilée et vertigineuse: le type de terrain que j'adore. Il a fallu négocier quelques pas de désescalade facile en I-II, légèrement exposés, avec, bien entendu, le pied sûr de rigueur. Alors que je commençais enfin à m'amuser, j'ai atteint un collet. Un dernier pas d'escalade facile en I-II, et l'arête s'est élargie, signant déjà la fin des difficultés techniques. Le passage avait été si court que je n'ai même pas eu le réflexe de dégainer l'appareil photo; il n'empêche que ses difficultés justifient bel et bien la cotation T5- pour cette arête.
Une vague sente remontait en serpentant sur les éboulis et m'a facilement mené jusqu'au sommet de la Dent du Signal. Le nom de ce sommet viendrait du signal géodésique érigé là-haut. Or, la seule chose que j'ai vue, c'était un joli cairn, mais je soupçonne fortement que ce n'est pas lui qui sert à mesurer les coordonnées cartographiques. J'imagine plutôt que le signal géodésique a disparu depuis belle lurette, ou que l'information est erronée; cela pourrait d'ailleurs expliquer pourquoi, sur les cartes IGN, le sommet reste sans nom, comme s'il n'existait vraiment que du côté suisse.
Les passages vraiment techniques avaient été plus courts que je ne l'avais imaginé, mais la vue depuis là-haut était à couper le souffle et je n'ai pas regretté une seule seconde d'avoir fait cette ascension. Le dégagement était total et je ne savais plus où donner de la tête. À l'est, l'arête des Dents Blanches, très effilée et accidentée, poursuivait sa ligne jusqu'à la Dent de Barme. Mon regard a reculé d'un cran pour se poser sur les Dents du Midi qui dévoilaient leurs cimes distinctives et leurs plissements tectoniques si particuliers. Derrière elles, j'ai deviné le massif des Diablerets, partiellement caché par les nuages. Plusieurs sommets du massif du Haut-Giffre, comme la Tour Sallière, les Monts Ruan ou, plus loin, le Mont Buet, étaient aussi visibles. Plus loin encore, le massif du Combin se faisait, lui aussi, une petite place dans le paysage. Plus au sud, le massif du Mont Blanc jouait à cache-cache avec les nuages; la visibilité sur ces sommets évoluait (parfois en bien, parfois en pire) de seconde en seconde.
J'ai finalement aussi tourné mon regard vers le nord et l'ouest où les sommets du Chablais, moins impressionnants, composaient tout de même un joli tableau. Puis mon regard est redescendu vers le sud, côté français, où le lac de la Vogealle scintillait sous le soleil et où la neige résiduelle sur ses rives nord formait un joli contraste avec le bleu de l'eau. Je pourrais continuer à détailler le paysage, mais il faudrait un livre entier pour être exhaustif.
Seul au monde sur la Dent du Signal
J'ai passé presque une heure au sommet de la Dent du Signal, incapable de me décoller de la vue époustouflante. Un air frais n'a fait qu'accentuer le plaisir, même quand les rafales se faisaient un peu frisquettes. Avec la canicule qui sévissait en plaine depuis des semaines, je n'allais certainement pas bouder un peu de fraîcheur à plus de 2700 mètres d'altitude!
J'ai été très étonné, mais pas du tout mécontent, qu'aucun autre randonneur ne m'ait rejoint là-haut. Eh oui: j'ai eu les Dents Blanches à moi tout seul du premier pas jusqu'au point culminant, un rêve presque utopique pour une belle journée ensoleillée d'été.
Alors que je profitais pleinement de tout cela, ma montre s'est mise à sonner en affichant un message qui ne rigolait pas: "Alerte tempête". Elle avait détecté une chute rapide de la pression atmosphérique, signe précurseur d'une dégradation météo imminente. J'avais consulté les prévisions météo le matin même, avant de commencer la randonnée, et je savais que des orages étaient possibles après 18 heures. J'ai donc trouvé cette alarme bien étrange: il n'était même pas midi…
J'ai quand même consulté mon téléphone pour vérifier si l'alerte était fondée ou non (j'avais déjà eu plusieurs fausses alertes par le passé). À ma grande surprise, les prévisions météo annonçaient désormais des risques d'orages locaux vers 15h30. Zut alors: voilà qui foutait un peu en l'air la suite de mon programme de la journée. C'est le genre d'aléas qui fait partie du jeu en montagne et, a priori, en descendant sans détour, je pouvais rallier Barme avant que les premières gouttes commencent à tomber. Je ne me suis pas stressé pour autant: j'étais tellement bien là-haut! Mais bon, vers 11h30, j'ai tout de même décidé d'entamer tranquillement la descente.
Descente vers le Col de Bossetan
L'itinéraire de descente était le même qu'à la montée, autant dire que les surprises allaient se faire rares. J'ai très vite gagné le sommet de la Première Dent. Si la Dent du Signal offrait une vue un peu plus dégagée vers l'est, la Première Dent n'en offrait pas moins un panorama extraordinaire. Rien d'étonnant, dès lors, à ce qu'une partie des randonneurs en fassent leur destination et zappent la traversée exposée jusqu'à la Dent du Signal.
J'ai poursuivi jusqu'au collet entre les deux antécimes sur l'arête faîtière. Avant de plonger plus bas, j'ai fait un rapide aller-retour jusqu'à la troisième cime que je n'avais pas encore visitée, où trônait un petit cairn et qui offrait un panorama vertigineux du versant sud de la Première Dent et de la Dent du Signal.
J'ai ensuite dévalé la pente en me laissant glisser sur la caillasse: je posais un pied, le gravillon s'affaissait sous la semelle et je surfais sur dix à vingt centimètres de pierres roulantes, avant de poser l'autre et de recommencer. Cette technique, qui permet de descendre vite tout en épargnant les genoux, demande un peu de pratique avant d'être maîtrisée. Il faut aussi s'assurer qu'il n'y a personne en bas, car les pierres dégringolent facilement.
Peu avant de retrouver le sentier reliant le Col de Bossetan au Pas au Taureau, un magnifique vautour fauve m'a survolé, si proche que j'aurais presque pu compter ses plumes, et a continué à planer le long des Dents d'Oddaz. Comme ces superbes rapaces vivent presque toujours en groupe, j'ai poursuivi ma route la tête rivée plus souvent au ciel qu'au sol, en espérant apercevoir ses compères. Forcément, j'ai trébuché plus d'une fois, sans gravité, mais le jeu en valait la chandelle: une bonne douzaine d'autres silhouettes sont venues se joindre à la fête pour m'offrir un superbe ballet aérien.
Plus bas, le Col de Bossetan n'avait plus rien à voir avec le havre de paix du matin. Là où régnait quelques heures plus tôt un silence presque religieux, plusieurs groupes s'étaient dispersés sur les pentes herbeuses et profitaient de la vue et de la fraîcheur relative. Deux ou trois énergumènes discutaient un peu trop fort à mon goût, mais m'enfin, chacun vit la montagne à sa manière, et l'ambiance restait tout de même très agréable.
Le retour au plateau de Barme
Au départ, j'avais prévu de visiter la Tête des Verdets et la Tête de Bostan. L'aller-retour est assez rapide et ne prend qu'environ 45 minutes, mais au sud-ouest, les nuages commençaient déjà à virer au gris foncé, signe plus qu'évident que l'orage se rapprochait gentiment. J'ai sagement laissé tomber le détour et filé vers Luibronne par le Pas de la Bide.
Les chamois aperçus le matin sur les pentes herbeuses de la Combe de Filipindin avaient, sans surprise, disparu depuis belle lurette, sans doute réfugiés à l'ombre d'un pan de falaise. Le soleil frappait désormais la combe de plein fouet, et la fraîcheur que j'avais tant appréciée le matin avait cédé la place à une chaleur presque étouffante, sans le moindre souffle d'air pour la tempérer. J'ai pressé le pas, histoire de retrouver un peu d'ombre ou, à défaut, d'au moins quitter cette fournaise.
J'ai presque été content de me glisser dans la fissure ombragée du Pas de la Bide, même si l'inconfort était le même que pendant l'ascension. La suite de la descente a demandé autant de concentration qu'à la montée, mais, dans cette direction, le vide se faisait plus présent.
Dès que j'ai posé le pied sur la route d'alpage à Luibronne, j'ai laissé derrière moi les difficultés techniques: je pouvais avaler le dernier bout en contemplant pleinement les Dents Blanches et les Dents du Midi. Ces dernières, complètement à l'ombre le matin, ne pouvaient pas être désormais mieux éclairées et révélaient enfin tous leurs secrets: les plissements tectoniques ressortaient magnifiquement avec leurs différentes couleurs, le contraste entre la pierre brun-gris de la roche et le vert tendre des alpages au pied des Dents donnait au paysage une profondeur étonnante, et les nuages blancs en arrière-plan venaient parfaire ce tableau de carte postale.
De retour à Barme, j'ai retrouvé le plateau baigné de soleil, bien plus beau qu'à l'aube, mais le calme du matin avait complètement cédé la place à une animation générale. En plus des randonneurs, une belle agitation régnait autour d'une grande tente d'événement: les coups de marteau résonnaient pour fixer les panneaux destinés à la fête, pendant qu'un camion-grue déchargeait tables et bancs. On criait d'un bout à l'autre du chantier pour réussir à s'entendre par-dessus le reste, tandis que quelques personnes discutaient au bar en attendant que les tireuses de bière soient installées. Après le silence presque irréel de l'aube, le contraste était frappant: Barme ressemblait désormais davantage à un chantier qu'à un paisible plateau d'alpage. Et malgré toute cette agitation, il restait encore pas mal de travail avant de pouvoir passer au sound check du festival de musique prévu le week-end suivant. Avec encore un jour et demi devant eux, les organisateurs avaient heureusement le temps de transformer tout ce joyeux bazar en véritable fête.
J'étais descendu d'un bon pas, sans m'attarder, et j'avais réussi à rallier le point de départ alors que l'orage n'avait pas encore montré le bout de son nez. Cela dit, les nuages, de plus en plus noirs, avaient déjà bien envahi le ciel à l'ouest et s'approchaient à bonne vitesse: les premières gouttes n'allaient visiblement plus tarder, mais au moment où elles se décideraient à tomber, j'allais très probablement déjà être sous la douche.
Je rentrais heureux: cette randonnée alpine s'était révélée moins technique que dans mon imagination, avec des passages délicats, oui, mais franchement ludiques. Et surtout, j'avais eu droit à un panorama de folie, dans un calme total, comme si la montagne m'avait réservé un caillou rien que pour moi.
Fiche de l'excursion
Tracé GPS (GPX)
Carte topographique
Tracé GPS (KML)