Accès
Accès en voiture
Prendre l'autoroute A9 jusqu'à la sortie Saint-Maurice. Au premier giratoire, suivre Saint-Maurice puis, au rond-point suivant, poursuivre en direction de Mex. Monter par la route étroite (croisements parfois difficiles) sur environ 8 km pour rallier le village. On débouche très vite sur une place avec un premier parking (à côté du cimetière), qui accueille aussi le terminus du car postal. Un deuxième parking se trouve dans la partie haute du village, à proximité de l'Auberge de l'Armailli.
Accès en transports publics
Le village de Mex est desservi par des cars postaux au départ de la gare CFF de Saint-Maurice. Il n'y a qu'une demi-douzaine de liaisons par jour, mais c'est largement suffisant pour boucler cette randonnée.
Consulter les horaires en ligne des CFF pour trouver la meilleure correspondance.
Ça grimpe dès le premier pas
En arrivant dans le village de Mex ce dimanche matin, vers 7h30, quelle ne fut pas ma surprise d'y découvrir le premier parking complet. J'ai donc rallié celui du haut du village, qui était déjà occupé aux deux tiers. Pendant que j'enfilais mes chaussures de marche, je me suis demandé par quel miracle ce petit coin pittoresque d'une centaine d'habitants attirait désormais autant de monde. À cette heure matinale, les ruelles étaient toutefois encore endormies et complètement désertes, et je n'allais pas trouver de réponse en restant planté là comme un piquet à attendre…
Si on arrive en transports publics ou que l'on gare son véhicule sur le parking à côté du cimetière, les panneaux jaunes mènent en quelques minutes, sans détour, au poteau du tourisme pédestre situé au sud du parking du haut du village.
La flèche jaune pointait vers mon premier sommet: l'Aiguille. Pour l'atteindre, il fallait passer par les Planets. Sur les anciennes cartes topographiques, cet alpage s'écrivait pourtant Les Planeys, et les panneaux du tourisme pédestre gardent encore ce nom d'autrefois, comme un vieux compagnon de cordée dont on ne veut pas se séparer.
Deux itinéraires bien distincts permettaient d'y grimper. D'après la signalisation, l'écart entre eux n'était que d'une dizaine de minutes. J'ai privilégié l'option la plus rapide, qui passait par Les Mayeux. Le revers de la médaille a été un départ tout sauf en douceur: le large chemin se dressait comme un mur dès les premiers pas, et je savais que ça n'allait pas vraiment s'adoucir par la suite. Il était cimenté, très probablement pour éviter aux véhicules de patiner, mais même ainsi, je me suis demandé comment des engins parvenaient à grimper par là…
Sans trop tarder, j'ai gagné les chalets des Mayeux. Ce nom tire ses racines du patois "mayor", qui signifie "gouverneur", lui-même issu du latin "major", "plus grand". Il renvoie sans doute au fait que l'endroit domine fièrement le village de Mex.
Des Mayeux aux Planets: les mollets chauffent
Le sentier, après s'être légèrement adouci pour se faufiler entre les quelques vieux chalets des Mayeux, s'est redressé de plus belle. Par moments, la pente était telle que j'avais l'impression de pouvoir toucher le chemin du bout des doigts, les bras tendus à l'horizontale. Bien qu'il fût assez large pour des véhicules de petit gabarit, il me semblait impensable qu'un conducteur ose s'y engager au volant, et encore moins de deviner avec quel genre de monstre mécanique. Dans mon esprit, je voyais déjà les carrosseries basculer en arrière, quatre roues en l'air comme des tortues renversées, tant certaines pentes semblaient défier la gravité.
La vue s'est peu à peu ouverte en direction de Martigny, sur le Catogne et le massif des Combins. Ce spectacle m'a offert un excellent prétexte pour m'arrêter et sortir l'appareil photo, même si, en toute franchise, ces courtes pauses servaient surtout à laisser souffler mes mollets en feu. Curieusement, la lumière matinale teintait tout le paysage de reflets jaunâtres, comme une étrange nappe dorée qui enveloppait la vallée du Rhône et lui donnait des airs de savane. J'ignorais d'où pouvait bien venir cette teinte insolite.
La fraîcheur du petit matin rendait la grimpée moins pénible, mais les prévisions météo avaient annoncé une nouvelle journée caniculaire avec des températures maximales de 34°C dans la plaine du Rhône. Je savais que le soleil n'allait pas tarder à dépasser les crêtes. Il a suffi que j'y songe pour que, comme si mes pensées portaient parfois la poisse (ou étais-je devenu devin?), ses premiers rayons jaillissent quelques minutes plus tard seulement, pile poil entre la Petite et la Grande Dent de Morcles. L'excuse était toute trouvée pour marquer une nouvelle halte, cette fois-ci un peu plus longue, le temps de savourer et d'immortaliser ce tableau de toute beauté.
Avec le soleil, les couleurs ont soudainement éclaté, bien plus vives, mais la chaleur m'a frappé de plein fouet, comme si un géant venait de régler le four de la vallée au maximum. Par chance, l'itinéraire serpentait dans des forêts clairsemées, offrant, par moments, un répit ombragé tout relatif mais néanmoins très apprécié.
Au détour d'un énième virage, les premiers chalets des Planeys sont apparus à travers la végétation. Il m'a pourtant fallu marcher encore une dizaine de minutes (car oui, le chemin ne montait pas directement vers eux) avant de passer devant la Laiterie des Planets, dont le panneau de bois accroché à la façade affichait déjà la nouvelle orthographe. En été, apparemment, un agriculteur y fabrique encore du fromage artisanalement. Les lieux paraissaient cependant plongés dans un sommeil profond ce matin-là. Seul le tintement lointain des cloches des bêtes qui pâturaient plus haut venait rompre le silence, mais à l'oreille seule, impossible de deviner si elles étaient élevées pour le lait ou pour la viande.
Niveau difficulté, cette première partie de la randonnée ne réservait que quelques raidillons qui mettaient les cuisses à l'épreuve, mais du côté technique, rien de sorcier: le chemin était bien tracé, sans aucun passage exposé à signaler, ce qui lui vaut la cotation T1. Une véritable promenade de santé sur le plan physique, mais un tout autre menu pour le cerveau: les noms de lieux donnaient bien plus de fil à retordre que la pente.
La montée s'est en effet avérée plus facile que de démêler la toponymie des lieux, mais cette dernière n'en reste pas moins fascinante. Les toponymes Planeys et Planets pourraient être liés à l'érable plane ou à l'érable platane, dont le nom commun est "plane" ou "plaine". Toutefois, un simple coup d'œil vers la canopée a suffi pour reléguer ce candidat au bas de ma liste de suspects, car les forêts environnantes abritaient une écrasante majorité de conifères, ce qui me semblait rendre cette origine très peu probable.
Une seconde hypothèse tenait un peu mieux la route: ce nom s'apparenterait à une variante de "plan", qui dérive du vieux français "plagnier" et signifie "plateau sur une montagne". Un plateau est, par définition, une "surface plane ou faiblement accidentée". Certes, l'alpage était incliné et les chalets avaient été construits sur des terrasses, mais le relief restait "faiblement accidenté". Cette configuration donnait à cette piste bien plus de crédit qu'à l'autre. Ce dossier me paraissait dès lors classé, du moins jusqu'à preuve du contraire.
Cap sur l'Aiguille
J'ai traversé le hameau et poursuivi l'ascension vers l'Aiguille. Le balisage, déjà discret jusque-là, s'est quasi totalement évanoui dans la nature. J'ai suivi le large chemin jusqu'à une bifurcation en lisière de forêt, vers 1610 mètres d'altitude. Là, j'ai obliqué à gauche en direction du sud-est. Un panneau accroché à un arbre prévenait de la présence de troupeaux et de chiens de protection. J'ai tendu l'oreille et scruté les alentours, mais je n'ai entendu ni bêlements ni aboiements, et rien ne bougeait. Je me suis remis en route, un peu sur le qui-vive.
Après avoir traversé une bande de forêt, j'ai débouché sur le Gros Plan, un plateau herbeux ni vraiment plat ni très grand, mais qui offrait une vue imprenable sur la Dzornive et la crête menant à la Pointe Fornet. En arrière-plan, la Cime de l'Est et la Tête Motte, avec leurs falaises verticales, barraient l'horizon. Toujours pas le moindre son: si un troupeau avait occupé les lieux, il semblait les avoir désertés depuis belle lurette. Les filets reposaient, enroulés et rangés proprement par terre. J'étais plus tranquille. Je ne crains pas du tout ces chiens, qui ne font que leur travail, mais il faut bien avouer que certains patous se montrent plus agressifs que d'autres. Si je peux éviter d'en croiser, je préfère largement les saluer de loin, avec beaucoup de respect.
Le chemin remontait la large épaule, qui n'était rien d'autre que la prolongation de la crête sud-est de l'Aiguille. Je suis très vite tombé sur une bifurcation vers 1700 mètres d'altitude. J'ai poursuivi vers le nord-ouest, sur une bande herbeuse coincée entre deux forêts. Une série de courts lacets, plus nombreux que dans mes souvenirs, m'a hissé jusqu'au sommet de l'Aiguille. La croix ne s'est dévoilée qu'au tout dernier moment, une fois les derniers sapins contournés.
Bien que les cartes topographiques baptisent ce sommet tout simplement L'Aiguille, ce nom est trop générique pour le situer dès qu'on s'éloigne de la région. C'est pourquoi on le surnomme souvent L'Aiguille de Mex. Par le passé, il était aussi connu sous le nom d'Aiguille de Seintanère, en référence à l'alpage niché dans la face nord-ouest (orthographié Ceintaneire sur les dernières révisions des cartes topographiques). Décidément, pas facile de s'y retrouver dans le coin: pas mal de toponymes locaux ont été "mis à jour" au fil des révisions cartographiques, de quoi semer une certaine confusion dans les esprits des randonneurs.
Ce sommet est l'élévation la plus basse de la longue crête qui sépare les vallons du Saint-Barthélemy (au sud) et du Mauvoisin (au nord). Vers le sud-ouest, elle s'étirait jusqu'à la Pointe Fornet en passant par la Dzornive, mais c'était surtout la Cime de l'Est, en arrière-plan, avec ses imposantes falaises, qui captivait mon regard. Je me sentais tout petit face à ces parois écrasantes et au grand vide qui m'entourait. Dans les autres directions, le panorama sur le Bas-Valais était très joli, mais nettement moins impressionnant.
Alors que je profitais de cette vue, une petite silhouette dans le ciel près de la Tête de Chalin a attiré mon attention: c'était un majestueuxaigle royal. Cet oiseau, capable de détecter un lièvre ou un renard à plusieurs kilomètres, m'avait sans doute repéré depuis longtemps. J'ai malgré tout essayé de ne pas trop bouger. Après avoir infléchi son vol vers moi un court instant, il a dû comprendre que je ne ferais pas une bonne proie et il a aussitôt changé de cap, disparaissant aussi vite qu'il était apparu.
Entre Les Planets et L'Aiguille, le sentier se laissait suivre sans trop de peine, et le terrain ne présentait aucun passage exposé. Le balisage était presque absent et, à quelques endroits, sa présence aurait dissipé certains doutes. Il faut donc posséder des notions d'orientation de base, ce qui porte la cotation à T2- pour ce tronçon.
La Dzornive, un sommet presque invisible
Pour atteindre la Pointe Fornet, il me suffisait, selon le topo du CAS, de suivre plus ou moins la crête et de surmonter quelques escarpements faciles. La pratique s'est révélée un chouia plus corsée, mais le départ ne laissait rien deviner de tout cela. Depuis l'Aiguille, j'ai emprunté le joli sentier qui courait le long de l'arête sans vraie difficulté, avec juste quelques passages légèrement aériens. J'en ai donc profité pour savourer les panoramas.
Environ 250 mètres plus loin, la sente s'engageait dans la face sud pour contourner une petite falaise rocheuse qui bloquait la progression directement sur l'arête. Le tracé se poursuivait en faux plat, mais il se perdait plus loin. J'ai préféré regagner le fil de l'arête au plus vite, où j'ai retrouvé un chemin bien marqué, quoique parfois légèrement envahi par la végétation.
Quelques centaines de mètres plus loin, un balisage jaune officieux invitait à contourner une petite bosse par le versant nord. Ce flanc était abrupt et le sentier restait longtemps à l'ombre. Vu la sécheresse qui persistait depuis des semaines, le terrain était sec ce jour-là, mais pour y être déjà passé plusieurs fois, je sais que l'endroit peut vite se transformer en une vraie savonnette.
Le sentier m'a mené à un collet à l'ouest de la petite bosse. Des deux côtés plongeaient des couloirs bien raides et vertigineux. L'arête obliquait vers le sud-sud-ouest. Je n'avais pas encore atteint de ressaut (le premier est baptisé "ressaut de Jorniva" dans certains topos), mais un doute m'a assailli. J'ai alors sorti la carte et la vérité m'a sauté aux yeux: la "petite bosse" n'était rien d'autre que le sommet de la Dzornive. Mince alors, j'avais raté la visite de la cime proprement dite! Cela dit, le contournement était logique: son versant nord-ouest présentait une petite barre rocheuse verticale, exposée et inhospitalière. J'avoue ne pas avoir vérifié s'il était possible de faire un aller-retour par l'arête nord-est. De toute façon, même si cela avait été possible, l'intérêt aurait été limité: la vue ne changeait pas vraiment depuis le collet.
À défaut d'avoir foulé la cime, autant m'intéresser à son nom. Le sommet de la Dzornive s'appelait Jorniva sur les cartes topographiques éditées avant 2018. Les deux variantes dérivent du patois romand "dzorniva", lui-même issu de l'ancien français "journal" et du latin "diurnalis, diurnus", au sens de "de jour, journalier". Le journal (ou jour) représentait une ancienne unité de mesure agraire: d'abord l'étendue qu'un attelage labourait en une journée, puis, par extension, la superficie de pâturage où les bêtes ne trouvaient de quoi brouter que pour un jour, autant dire le strict nécessaire pour vingt-quatre heures de gazon.
Vu l'altitude et les pentes escarpées de chaque côté, je doute fort qu'on n'ait jamais labouré ces terres. Au collet au nord-ouest du sommet, il y avait cependant un bout de barrière qui témoignait modestement de la présence humaine. J'en ai déduit que des moutons avaient, au moins à une époque, brouté le peu d'herbe disponible dans les parages…
Premier ressaut, premières sueurs froides
J'ai continué à suivre la sente qui longeait l'arête et, quelques minutes plus tard, je suis arrivé devant un premier ressaut. De loin, il n'avait pas l'air très impressionnant, mais lorsque je me suis retrouvé à son pied, nez à nez avec le rocher, j'ai ressenti un petit pincement de stress. Une chose était claire: il fallait ranger les bâtons sur le sac à dos puisque j'avais besoin de mes mains pour escalader.
Je me suis alors lancé, avec une certaine appréhension: à droite comme à gauche, l'exposition était bel et bien présente, mais heureusement le balisage officieux ne laissait aucun doute quant à la direction à suivre. M'enfin, prise après prise, j'ai franchi les quelques pas d'escalade facile en II, qui contribuent à hisser la cotation de la randonnée à T5.
Quelques mètres plus haut, j'ai retrouvé un tronçon herbeux, mais pas moins vertigineux. Plus je m'approchais de la deuxième partie du ressaut, plus je me demandais comment diable j'allais gravir tout cela. Ce n'est qu'au tout dernier moment que j'ai vu un point jaune qui m'a incité à m'engager dans le versant est. La sente s'effaçait pas mal dans cette pente herbeuse extrêmement raide. Heureusement, ces repères jaunes m'ont guidé, une à une, dans la bonne direction.
La traversée a été courte mais riche en émotions. Pas question de me presser. D'abord, il fallait trouver des bouts de terrain assez larges et stables pour poser un pied. Puis l'autre. C'était plus facile à dire qu'à faire. Certaines portions semblaient décidées à perdre de l'altitude sous mon poids. D'autres passages disparaissaient sous l'herbe, et je ne savais jamais très bien sur quoi je posais la semelle. Parfois, c'était stable. Ailleurs, c'était précaire, ou pire, se cachait un trou. Cette végétation luxuriante s'est cependant révélée utile à plusieurs reprises lorsque j'ai serré des touffes d'herbe dans les mains (en espérant qu'elles soient assez résistantes et que je ne les arrache pas) pour garder l'équilibre. Un geste après l'autre, sans jamais brusquer le moindre mouvement et en me concentrant sur mes pieds et mes mains plutôt que sur la belle vue, j'ai traversé cette pente très exposée. C'était du T5, pas plus, mais un T5 bien corsé et "complet", qui cochait presque toutes les cases de difficulté et d'exigence pour cette cotation. Ce n'est clairement pas le premier T5 à affronter dans sa vie!
J'ai enfin rejoint la crête à proximité d'une cime vers 2050 mètres d'altitude (sans point ni cote sur les cartes topographiques) que certains topos confondent avec le sommet de la Dzornive. Cette petite plateforme marquait la fin du premier "escarpement facile" (c'est ainsi qu'il est défini dans le topo du CAS).
Sur la Frête de l'Haut
Depuis ce replat confortable, j'ai jeté un rapide coup d'œil en arrière, en direction de la Dzornive et de l'Aiguille: un panorama impressionnant, même si le ressaut en lui-même restait invisible d'ici. Mon regard a cependant été vite attiré par la suite de la crête (nommée la "Frête de l'Haut" dans le topo du CAS). J'y ai repéré deux obstacles qui promettaient de pimenter le reste de la course: une entaille qui coupait l'arête, puis un escarpement rocheux.
J'étais tellement concentré sur ces deux passages délicats que je n'ai remarqué qu'ensuite un mouvement sur l'arête, à seulement quelques centaines de mètres de moi: un autre bipède, qui venait à ma rencontre.
Le randonneur m'a rejoint quelques minutes plus tard. Je ne m'attendais pas à croiser âme qui vive sur cette arête, et lui non plus. Après les salutations d'usage, il m'a lancé, avec un grand sourire: "Et maintenant, la partie la plus jolie: la crête!". La discussion a été brève. Même s'il n'était pas monté jusqu'à la Pointe Fornet, il semblait connaître la randonnée comme sa poche, au point de s'y aventurer en FiveFingers, ces chaussures minimalistes à cinq orteils. Il avait hâte de redescendre avant que la chaleur ne devienne trop forte, et l'échange s'est arrêté là. Nous avons repris nos routes respectives, lui à la descente et moi à la montée. J'ai repensé à ses mots, et il avait tout à fait raison: la suite de la crête était tout bonnement magnifique et offrait une vue à couper le souffle.
J'ai progressé quelques minutes sur le fil de l'arête, puis une flèche jaune m'a renvoyé dans le versant nord-ouest. Comme auparavant, la pente était très raide, mais la sente était évidente et j'ai pu trouver sans souci des appuis pour les mains afin de garder l'équilibre lorsque c'était nécessaire. Là encore, je ne voudrais pas passer par ce flanc abrupt et ombragé lorsque le terrain est mouillé.
Une croix, un rappel à la prudence
Par une courte montée, j'ai regagné l'arête et là, je me suis retrouvé face à une petite croix en bois portant la gravure "JOUMANA". En lisant ce prénom féminin d'origine arabe, qui signifie "perle" ou "petit joyau", j'ai tout de suite fait le lien avec l'accident qui s'était produit en octobre 2013, lorsqu'une randonneuse et son accompagnateur en montagne étaient partis pour effectuer l'ascension de la Pointe Fornet. Pendant la traversée, la malheureuse avait perdu pied, avait chuté d'une centaine de mètres et était tragiquement décédée sur place.
L'affaire avait, à l'époque, fait pas mal de bruit dans le milieu alpin. Les experts avaient en effet estimé que ce tracé escarpé dépassait le niveau de difficulté admis pour un accompagnateur en montagne, dont l'activité se limitait alors aux itinéraires de T1 à T3, et que seul un guide de montagne était habilité à y emmener des clients. Aujourd'hui, ces professionnels peuvent certes suivre une formation supplémentaire pour le T4, mais cette randonnée, cotée T5, reste de toute façon bien au-delà de cette limite.
Près de cinq ans plus tard, en 2018, le Tribunal de Martigny a reconnu l'accompagnateur coupable d'homicide par négligence et l'a condamné à une peine avec sursis, à une amende et à trois ans d'interdiction d'exercer, sans compter une importante indemnité pour tort moral due à la famille. Ce verdict avait fait débat: certains l'avaient jugé très sévère et des professionnels avaient dénoncé un système qui a tendance à vouloir systématiquement désigner un responsable. L'accompagnateur avait certes sous-estimé la difficulté de la randonnée, mais je ne suis pas en mesure de juger moi-même si la condamnation était proportionnée ou excessive.
Au-delà du débat juridique, ce drame souligne qu'un accident peut survenir en une fraction de seconde, même en compagnie d'un professionnel, et que la montagne reste un terrain dangereux et impitoyable, quelles que soient la prudence et l'expérience de chacun. Cette leçon vaut aussi pour moi: avant de m'engager sur une course technique, je prends toujours le temps de scruter la carte, d'évaluer les dangers objectifs et de repérer les échappatoires afin de réduire les aléas. Malgré tout, en montagne comme dans le reste de la vie, le risque zéro n'existe pas. Cette croix, déposée là par le fils de la victime, a agi comme une salutaire piqûre de rappel. J'ai donc remis le sac sur les épaules avec l'humilité en bandoulière, me promettant une fois de plus de ne jamais sous-estimer la montagne.
L'assaut final de la Pointe Fornet
J'ai poursuivi ma route, encore marqué par ce rappel, mais la proximité de la brèche repérée plus tôt a très vite mobilisé toute mon attention. En arrivant juste au-dessus, elle m'a paru finalement moins méchante que ce que j'avais imaginé. Les points jaunes m'ont guidé quelques mètres plus bas, jusqu'à un collet.
Là, le moral a fait un petit plongeon: du côté nord-ouest, il y avait un couloir presque vertical dont il était difficile de voir la fin; le versant sud-est n'était "que" très pentu. Mais surtout, le collet semblait se désintégrer petit à petit. L'étroit replat, long de moins d'un mètre, comportait plusieurs trous dans le sol, offrant une vue plongeante et glaçante directement sur le couloir nord-ouest. À cause de la distance et du terrain, sauter par-dessus cette zone peu rassurante, à la stabilité incertaine, n'était guère envisageable. J'ai donc essayé de traverser en restant le plus loin possible des trous, mais la place disponible ne laissait que très peu de marge de manœuvre.
La sente remontait ensuite par de courts lacets la pente mi-herbeuse, mi-rocheuse, avant de retrouver un tronçon plus roulant et tranquille où j'ai pu me détendre un peu. Enfin, façon de dire, car je m'approchais de plus en plus d'un nouveau ressaut rocheux qui allait probablement me faire transpirer un peu plus. Pendant l'approche, seul le versant nord-ouest était plus ou moins visible, et je n'y avais repéré aucune trace. Ce n'est que lorsque je suis arrivé au pied du ressaut que j'ai aperçu un balisage jaune qui indiquait un itinéraire dans le versant sud-est.
Je ne savais pas s'il fallait m'en réjouir ou m'en inquiéter: la déclivité s'avérait redoutable, et la traversée prenait des allures de funambulisme, surpassant allègrement l'exposition du premier ressaut. La sente se devinait à peine sur ce terrain parfois friable, et les seules prises pour les mains se résumaient à de maigres touffes d'herbe à moitié roussies par le soleil. Sans compter qu'ici, aucun bosquet providentiel ne s'interposait en contrebas entre mes godasses et le vide.
Comme auparavant, j'ai posé un pied après l'autre. Plusieurs dizaines de mètres plus loin, j'ai basculé sur le versant est. La pente herbeuse était toujours très raide, mais un chouia plus accueillante. La sente s'est perdue dans l'herbe, et parfois plusieurs traces se croisaient. Je dois probablement remercier les chamois pour ça. Quant au balisage, il était plus difficile à repérer. En tout cas, la direction à suivre était claire: il fallait remonter pour rejoindre la crête.
La suite (et la fin) de l'ascension était plus facile et, par une dernière montée dans l'herbe, j'ai atteint le replat sommital de la Pointe Fornet. Là-haut, il n'y avait ni croix ni cairn, juste un petit poteau en bois et un autre, un peu plus fin et plus long, en métal, à un mètre ou deux du premier, tous deux plantés dans le sol, pour une déco sommitale des plus minimalistes.
Le bilan du tronçon entre la Dzornive et la Pointe Fornet était sans équivoque: du terrain accidenté, des passages d'escalade en II, des pentes raides à très très raides, ainsi que des traversées exposées avec des risques de chute sur de longues distances. Tout cela exigeait un pied très sûr et un œil averti pour lire le terrain. Ces difficultés et exigences justifient sans discussion la cotation T5, sur un itinéraire qui n'est pas recommandé par temps humide. Le balisage officieux de points et tirets jaunes aidait vachement à l'orientation, ce qui allégeait un peu la tâche, mais une bonne intuition pour dénicher certains passages était malgré tout parfois nécessaire. Ce fil d'Ariane jaune était bien visible à la montée, mais pratiquement invisible dans l'autre sens. Je déconseille donc de s'y aventurer en descente si on ne connaît pas bien l'itinéraire.
Il n'était pas encore midi, mais l'atmosphère devenait caniculaire. Si la plaine du Rhône rôtissait sous les 34°C, l'altitude n'offrait qu'un bien maigre répit: écrasé de soleil, je transpirais à grosses gouttes sans même esquisser le moindre mouvement. Je me suis posé pour m'hydrater et avaler un morceau en savourant la vue magistrale.
Tout en mâchant, mon esprit a dérivé sur l'origine du nom "Fornet". S'il partage ses racines avec l'ancien métier de boulanger (le "fornier" ou "fournier" en vieux français), j'avais du mal à imaginer un mitron trimbaler ses miches sur ces crêtes sauvages et éloignées de la civilisation. La toponymie offrait heureusement une seconde option: l'ancien terme "fornet" désignait également un endroit particulièrement chaud et ensoleillé. En cette journée de fournaise, assis au milieu de nulle part avec l'impression de cuire à petit feu, je n'ai eu aucune peine à valider cette dernière théorie.
Descente vers l'Au de Mex
En préparant la course, j'avais envisagé de m'aventurer plus loin, vers le col des Trois Merles, mais la chaleur devenait de moins en moins supportable. J'ai donc opté pour la variante courte et mis le cap sur l'Au de Mex. Pour cela, j'ai d'abord suivi l'arête sud-est (herbeuse) sur plusieurs dizaines de mètres, jusqu'au pied d'une pointe rocheuse. Je suis ensuite parti droit en bas, plein sud-ouest, pour essayer de rejoindre le chemin indiqué sur les cartes topographiques. Dans la partie supérieure de la pente herbeuse, assez raide, il n'y avait pas vraiment de sente, mais quelques immenses flèches jaunes peintes sur d'imposants blocs au loin m'ont bien facilité l'orientation.
Les bêlements des moutons agglutinés autour de la gouille me parvenaient de plus en plus fort. Je me suis arrêté plusieurs fois pour voir si un chien de protection était présent, mais soit il n'y en avait pas, soit il s'était allongé à l'ombre pour une longue sieste.
Vers 2040 mètres d'altitude, j'ai rejoint un sentier, a priori celui tracé sur les cartes topographiques. Je m'étais dit que les difficultés étaient désormais derrière moi, mais j'ai chanté victoire bien trop tôt. Quelques pas plus loin, le chemin s'est pas mal volatilisé sous les hautes herbes. Les moutons avaient aussi dessiné plusieurs autres traces de fortune. Difficile, du coup, de savoir laquelle était la bonne. J'ai gardé le cap plus ou moins au sud-est. Je suis passé tout près de quelques bêtes qui s'étaient aventurées bien plus loin que le reste du troupeau, mais elles n'ont pas daigné m'accorder le moindre bêlement, comme si le randonneur de passage ne méritait même pas d'interrompre leur casse-croûte.
En dessous de 2000 mètres, j'ai retrouvé un sentier digne de ce nom. Il serpentait dans le versant en contournant joliment les difficultés, comme le ferait un guide expérimenté qui connaît par cœur les bons passages.
Les moutons désormais derrière moi, mon regard a cherché un nouveau point d'intérêt. Sur la carte topographique, quelques centaines de mètres au sud de l'Au de Mex, figurait le bloc de rocher "Pierre de Nant". Il ne m'a pas fallu longtemps pour le repérer: c'était un gros caillou au milieu de petits arbustes. A priori, rien de plus. Quant au nom, le mot régional "nant" est issu du gaulois "nanto-", qui signifie "ruisseau ou torrent dans une vallée creuse". La "Pierre de Nant" serait donc la "pierre du ruisseau"? Un cours d'eau coule bel et bien entre l'Au de Mex et la Pierre de Nant; cet énorme bloc aurait-il été transporté par le torrent lors de fortes précipitations? Va savoir… Avec plein de questions mais aucune réponse, j'ai poursuivi ma descente jusqu'à atteindre les bâtisses de l'Au de Mex. Tout autour, le décor était aride et rocailleux.
Malgré ce cadre tristounet, un nouveau mystère m'a trotté dans la tête: celui du nom même de cet alpage. Le mot "au" est un terme générique dérivé du français "alpe" qui désigne un pâturage d'été en montagne, autant dire le royaume des moutons croisés un peu plus tôt en chemin. À noter que sur les cartes Dufour et Siegfried, l'endroit s'appelait "L'Haut" (terme aussi repris par le CAS pour la crête baptisée "Frête de l'Haut"). Ce mot peut certes désigner un lieu perché au-dessus d'un autre, comme un pâturage supérieur, mais il s'agit très souvent d'une remotivation d'"Au" (une réinterprétation erronée d'un nom, en général à cause d'une homonymie). Cela dit, pâturage d'été ou pâturage d'en haut, les deux lectures collent à merveille à ces pentes suspendues au ciel.
Il était toutefois temps de ranger les dictionnaires et de sortir le barème: les difficultés de la descente entre la Pointe Fornet et l'Au de Mex se concentraient surtout dans la première partie, entre absence de chemin et terrain raide, ce qui justifie la cotation T4.
Un vrai sentier pour retourner à Mex
Le retour à Mex empruntait un sentier de randonnée balisé. Encore une fois, je m'étais figuré que la descente allait être une simple balade digestive. Eh bah, pas tant que ça: il m'a d'abord fallu retrouver ledit sentier. Je me suis dirigé à l'ouest des constructions, mais là où était censé passer le tracé, il y avait un enclos et pas la moindre trace de passage. J'ai alors descendu la pente vers l'est-sud-est, en me disant que j'allais tôt ou tard tomber dessus. Bingo: plusieurs dizaines de mètres plus bas, j'ai fini par dénicher le chemin de montagne.
Je pensais que c'était enfin bon et que la suite allait se dérouler sans difficultés majeures. Bien que j'eusse parcouru ce tracé plusieurs fois, j'avais oublié qu'il comportait des passages escarpés qui nécessitaient un peu de concentration. Rien de bien méchant: des ponts en bois avec quelques trous; des traversées de pentes abruptes et accidentées mais bien sécurisées avec des câbles, et j'en passe. Bref, un vrai chemin de montagne (cotation T3) exigeant un pied sûr et déconseillé aux personnes sujettes au vertige, mais au final bien moins monotone que dans mes souvenirs. Pour couronner le tout, il offrait une belle vue sur les Dents de Morcles.
Puis le terrain s'est peu à peu assagi. À la bifurcation de chemins pédestres (P. 1587), j'ai filé tout droit. C'était l'itinéraire le plus direct pour rallier Mex. Une dizaine de minutes plus tard, j'ai traversé l'alpage de Langemo (orthographié Landzemon sur les dernières révisions des cartes topographiques) avec sa cabane, une ancienne construction aux murs de pierre encore bien entretenus. Le décor, très beau et paisible, donnait presque envie d'y poser le sac pour un bon moment de repos.
La suite de la descente s'est déroulée sans histoire, principalement en forêt, ce qui n'était pas du luxe vu les fortes chaleurs. Le feuillage protégeait certes du soleil direct, mais l'air restait étouffant en sous-bois; c'était néanmoins nettement moins pénible qu'en terrain découvert.
Cette dernière partie n'a été qu'une formalité sans accroc. Mon esprit a pu vagabonder, et j'ai repensé au magnifique parcours sur l'arête, certes technique et riche en émotions, mais offrant des panoramas grandioses et une solitude presque complète. Un itinéraire qui restera gravé longtemps dans ma mémoire, et qui figure déjà en bonne place sur la liste des parcours à refaire!
Fiche de l'excursion
Tracé GPS (GPX)
Carte topographique
Tracé GPS (KML)